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mercredi 7 juin 2017

CROP CIRCLE - info ou intox ?



par Hervé Buschard 
mercredi 15 janvier 2014
Bref, à l’époque Clive a sept ans de plus que moi et il a été à la tête d’un de ces petits groupes d’étudiants potaches qui font des blagues pour passer le temps et pour sortir la tête de leurs études, nous l’appellerons le groupe Alpha. Fin 1965, alors qu’il est un jeune étudiant, il part en voyage en Australie, dans la ville de Tully, où il a de la famille. Il va passer le jour de l’an là-bas. Il va même prolonger un peu son séjour car il va tomber malade. Une curieuse maladie. Il est fatigué et a de la fièvre mais les médecins ne comprennent pas ce qu’il a jusqu’à ce qu’il se remette de lui même. Le 19 janvier 1966, un propriétaire du coin découvre dans ses marécages une sorte de nid d’oiseau géant formé par des roseaux couchés et dit avoir été témoin de phénomènes étranges comme des boules de feu et la circulation d’engins mécaniques. Le bruit commence à courir qu’il s’agit de soucoupes volantes. Clive vient de commencer ce qui va devenir l’un des plus grands canulars du XXeme siècle.
Pendant des années il s’intéresse de très près aux micro ondes. A l’époque les études portent sur les communications qu’elles permettent. De nos jours, les micro ondes servent à nos téléphones mobiles ou à chauffer nos plats. Clive lui, développe ses recherches autour des bandes de fréquences au dessus des 40 GHZ. Pendant de nombreuses années il va développer de véritables armes grâce à cette technologie en collaboration avec l’armée américaine. Certaines expériences ont eues lieu aux Etats Unis, au Texas et au Nouveau Mexique où du bétail a été retrouvé affreusement mutilé sans qu’aucune explications n’ait pu être apportée. Des vaches ou des chevaux ont été découverts avec un trou béant les traversant de part en part, comme brûlés par un énorme rayon laser. Des cadavres ont été retrouvés avec les os du crâne apparents et complètements vidés de leur substance organique par exemple, sans que le reste du corps ait subit quelque autre dommage. Clive a participé à ces expériences. Mais il va aussi poursuivre un programme très précis en secret, pour lui même, avec sa petite équipe du groupe Alpha. Tous des surdoués. C’est ce groupe qui entre en contact avec moi en 1973. A ce moment je n’ai jamais entendu parlé des crop circles. Clive me présente son projet comme une simple plaisanterie. Nous sommes à l’époque où les témoignages sur les OVNIS abondent dans le monde entier. Clive n’y croit pas. Il est convaincu que les OVNIS relèvent du fantasme des hommes et il décide de s’en amuser. Le groupe Alpha fonctionne comme une mini société secrète mais ses règles sont très strictes. Pour en devenir membre, il faut jurer fidélité à son leader, Clive, et ne jamais parler de ses activités. Aujourd’hui Clive est mort. Et les choses prennent des proportions ridicules. Vous avez peut-être entendu parlé de cette supercherie sur les Ummites. Si non, je vous invite à vous renseigner. Mais nous sommes maintenant dans la même situation que l’inventeur des Ummites, nous ne contrôlons plus rien et à travers le monde de plus en plus de gens pensent que nous sommes contactés par de extraterrestres ou je ne sais quelles créatures divines à travers les crop circles. Certains ont des illuminations, des sectes se forment. Conneries…
Il marque un temps.
-Bref. En 1973 Clive me demande d’élaborer un programme informatique qui gérerait les déplacements d’un petit véhicule qu’il me présente. Un engin radiocommandé à quatre grosses roues pas plus gros qu’un aspirateur de l’époque, affublé d’un drôle de bec de canard. Il s’agissait en fait d’un canon à micro ondes à gamme de longueur d’ondes courtes et ultra courtes. C’est avec cet engin que Clive a tracé les premiers crop circles de 1966 à la fin des années 70, en Australie, au Canada et en Angleterre. En 1978 j’entre en piste. J’ai réussi à programmer le petit véhicule pour qu’il réalise des figures d’abord simples, puis de plus en plus compliquées et ce de façon quasi autonome. Tout ce que nous avions à faire c’était d’amener le robot (car il s’agissait bien de cela) sur une zone à l’écart de toute présence humaine, en toute discrétion donc, et à le laisser faire son « travail ». Le passage successif du robot pour créer la figure finale couche les végétaux sous l’effet de la chaleur dans le sens des micro ondes, ce qui donne cet aspect tressé qui intrigue tant. Le rayon d’action des ondes peut varier de quelques centimètres à moins de deux millimètres.
John a ouvert son énorme dossier à la couverture rouge un peu passée et me tend des photos du fameux robot et de lui avec ses compagnons de l’époque.
-Là, c’est Clive, me dit-il.
L’homme est plutôt petit, il porte une chemise à manche courtes et arbore un sourire radieux, comme quelqu’un qui vient de faire une bonne plaisanterie…
Le dossier contient toutes les coordonnées de tous les lieux sur lesquels ont sévit Clive et son groupe Alpha. Et bien sûr toutes les photos correspondantes. Il y a aussi des pages entières de programmes informatiques.
John continue :
-Ainsi au fil des années des figures de plus en plus élaborées sont apparues, au rythme des progrès informatiques tout simplement. En très peu de temps j’étais capable de tracer un cercle de plusieurs dizaines de mètres de diamètre avec une précision d’un demi centimètre ! Soit même pas la distance entre deux épis de blé. Les batteries du véhicule nous ont souvent posé quelques problèmes, nous obligeant à revenir sur zone parfois pour finir un tracé. Mais là aussi tout s’est amélioré très vite. Le robot a gagné en finesse et en discrétion. Nous en avons aussi utilisé plusieurs en même temps pour certaines figures plus élaborées qui auraient nécessité trop de temps à un seul robot. Chaque fois nous choisissions des lieux symboliques ou chargés d’histoire comme le site de Stonehenge par exemple, afin de renforcer la portée mystérieuse du phénomène. Puis les sceptiques se sont demandés pourquoi les crop circles n’apparaissaient que dans le pays anglo-saxons… alors nous avons voyagé et créé d’autres groupes Alpha à travers de nouveaux pays. Nous avons même fait apparaître des cercles sur la glace ou dans la neige, ce qui est plus facile et plus rapide que dans un champs, contrairement à l’idée reçue. Désormais il est aussi possible que les groupes utilisent des drones, mais je n’en ai pas la certitude. Il semble également que les ultrasons soient employés pour diriger les micro ondes à distance, ainsi qu’on le fait déjà pour diriger des sons. Imaginez : un drone, des ultrasons pour diriger les micro ondes, un peu comme un vidéo projecteur, et vous avez une figure qui apparaît en quelques secondes. En tout cas c’est comme ça que je ferais aujourd’hui.
En ce moment les armées du monde entier, qui ont elles aussi développé des recherches dans le sens de celles de Clive, ainsi que les services secrets, s’intéressent de très près aux crop circles. Ils savent eux, comment ils sont élaborés. Et ce n’est plus qu’une question de temps pour qu’ils comprennent qui est derrière tout ça. Les micro ondes laissent des traces qui sont bien répertoriées du reste par les observateurs. Elles produisent aussi parfois de petits cercles de lumières comparables à des mini aurores boréales ou encore des petits éclairs, des étincelles. Plusieurs observations ont été faites à ce sujet. Comprenez que la technologie utilisée est classée top secret, et a été détournée dans le but de faire croire à ce canular innocent au départ mais que plus personne ne contrôle. Du moins en apparence. Car tout ceci a pris des proportions délirantes. Vous devez vous demander ce que nous en avons tiré, puisque nous sommes restés anonymes toutes ces années. D’abord ça nous a amusé. Puis l’intérêt grandissant, il y a eu des produits dérivés qui sont apparus. Posters, livres d’études, voyages de découvertes, que sais-je encore ? La portée lucrative du phénomène n’est pas à démontrer aujourd’hui hélas ! Des profits considérables sont générés, encore amplifiés par les rumeurs colportées grâce à Internet. Et les gens qui en profitent maintenant n’ont plus rien à voir avec le groupe Alpha d’origine.
Le plus délirant c’est qu’il m’a suffit d’intégrer dans mes dessins des fractales de Mandelbrot par exemple pour que la communauté scientifique se mette à s’intéresser au phénomène. Parfois mes tracés étaient purement géométriques et suivaient mon inspiration du moment. Certains y ont vu une « suite logique » et en ont déduit des équations ou des théorèmes ! Hallucinant ! Je me suis amusé un jour à construire une synthèse de mes derniers dessins, une sorte de mélange en somme. Et des mathématiciens de renom y ont vu la manifestation indiscutable d’une intelligence supérieure. J’en ai été flatté au début mais tout cela me laisse maintenant un goût amer. En vérité n’importe quel étudiant en mathématiques de niveau moyen est capable de tracer ce genre de dessin.
Même la tête d’alien de Winchester du 18 août 2002 accompagné de son fameux disque, n’a pas réussi à mettre la puce à l’oreille des observateurs qui auraient pourtant dû y voir la supercherie qui paraissait évidente ! Sur le disque « gravé » en ASCII dans les blés -et qui m’avait donné du fil à retordre croyez-moi !- nous avions écrit le message suivant :
« Méfiez-vous des porteurs de fausses nouvelles et des promesses non tenues. Beaucoup de souffrances mais il y a encore du temps. Croyez. Il y a du bon là-haut. Nous nous opposons à la tromperie. Fin de la communication ».
(Ndla : traduit par mes soins. Le texte original étant : « Beware the bearers of false gifts and their broken promises. Much pain but still time. Believe. There is good up there. We oppose deception. Conduit closing ». Voir photo d'illustration.)
Tout ça avec une syntaxe approximative qui laissait croire à une origine « non humaine ». Message sibyllin sans grande signification et qui n’apportait en tout cas aucune explication claire ni aucun élément nouveau ou réellement constructif. Accompagné en plus d’une image parfaitement réalisable avec n’importe quel ordinateur du commerce et ne nécessitant nullement de disposer d’une technologie supérieure ! Les observateurs n’y ont pourtant vu que du feu et cela a renforcé la croyance selon laquelle ces « messages » nous étaient envoyés par des extraterrestres. C’était comme si, plus on voulait dévoiler la supercherie et plus les gens croyaient à son authenticité. Pourtant il faut noter une invraisemblance de taille. Il y a d’abord eu des cercles sans signification, puis des formules mathématiques, puis des messages écologiques, des représentations du système solaire, des têtes d’alien et même des masques Mayas ! Aujourd’hui les cercles sont très beaux mais ne veulent plus rien dire. Où est la cohérence dans tout cela ? On attribue les cercles tantôt à Dieu, puis aux extraterrestres, puis à des créatures souterraines ou encore aux Atlantes ! C’est devenu un fouillis sans nom. Croyez-vous vraiment que si des êtres intelligents voulaient entrer en contact avec nous, ils le feraient de façon aussi désordonnée ? Non, en vérité c’est juste le signe que l’idée originale s’est diluée en même temps que le premier groupe Alpha. Et je ne vous parle pas de certaines imprécisions de figures dues à des irrégularités du terrain et que personne ne relève. Je pense en particulier à cette figure de Milk Hill en 2001 composée de 409 cercles. Si vous regardez bien, sur l’une des branches, il y a des petits cercles à l’extérieur trop près les uns des autres, entre les onzième et douzième cercles en partant du centre. De même, certains treizième cercles sont plus petits que les autres. Ces « erreurs » sont toujours passées sous silence et l’on ne met en avant que le côté exceptionnellement précis des figures.
Maintenant je suis fatigué et je désire que cela cesse. C’est pour ça que je vous en parle. Je ne vous connais pas. Je ne sais pas quelles conséquences vont découler de mes révélations. Mais je suis à la fin de ma vie et il n’y a pas encore eu mort d’homme ! Tout cela est devenu ridicule mais n’a nuit à personne. Certes il y a eu des secrets militaires employés à des fins de plaisanterie et si je dois en partager la responsabilité un jour, je suis prêt à le faire. Les personnes qui sont maintenant derrière les crop circles sont plutôt puissantes. Mais je n’en connais plus aujourd’hui aucune moi même ! Le pire serait que la technologie développée par jeu ne tombe entre des mains mal intentionnées. Le monde souffre déjà de trop de misère et d’injustice pour lui infliger une nouvelle croyance imbécile et dénuée de fondement. Il y a de moins en moins de cercles qui apparaissent. Il y en aura moins cette année qu’il n’y en a eu l’année dernière. Peut-être un signe que le phénomène s’essouffle. Pourtant je crains des dérives à venir dans un monde où les gens perdent leurs repères. Je vous demande de colporter cette nouvelle par tous les moyens que vous trouverez. Je viens de faire ma part. Maintenant, faites la vôtre.

source
http://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/le-secret-des-crop-circles-146375

lundi 10 octobre 2016

TAVERNIER Voyage à travers le cinéma français

Il a fallu six ans à Bertrand Tavernier pour venir à bout de la version cinéma de Voyage à travers le cinéma français. Le cinéaste, qui travaille actuellement sur une version longue, pour ne pas dire fleuve (trois fois trois heures), destinée à la télévision, nous éclaire sur les choix qui ont présidé à l’écriture et au montage du long-métrage.
Zérodeconduite : Comment a débuté cette vaste entreprise sachant que vous aviez déjà conçu des sommes sur le cinéma américain sous forme de volumes ? Pourquoi le choix de la forme documentaire ?
Bertrand Tavernier : J'avais effectivement sans cesse remanié mes ouvrages mais ils ne reflétaient qu'une partie de mes nombreux centres d'intérêt. Faire un documentaire sur le cinéma français plutôt que sur le cinéma américain facilitait la tâche du travail sur le terrain en matière de droits. Ayant travaillé avec les Américains, je savais que je ne disposais pas des contacts dont pouvait bénéficier Martin Scorsese. Il aurait fallu travailler aux États-Unis, à Los Angeles, contacter les studios. À la limite, il s'agit de la part accessoire de l'explication : j'avais surtout envie de parler de cinéastes qui avaient fait et faisaient toujours partie de ma vie. En parler non comme critique ou historien mais comme cinéaste et spectateur qui avait gardé des souvenirs amusés, drôlatiques, émerveillés liés à la découverte de ces films. Je voulais montrer combien ces films étaient vivants, qu'ils n'appartenaient pas à un passé révolu, qu'ils ne faisaient pas partie de quelque musée Grévin figé mais qu'au contraire ils pouvaient éclairer le présent. Ils pouvaient aussi aiguiser une curiosité nécessaire à notre époque si nous voulons nous en sortir.
Le projet fut donc de longue haleine ?
B.T. : J'ai effectivement tourné autour de cette idée durant de longues années. La BBC par exemple me proposait de faire des formats de 52 mn mais je n'arrivais absolument pas à m'insérer dans ce format : je ne voulais pas évoquer en quelques secondes 200 titres. Les deux ou trois fois où on m'a proposé ces possibilités de formes brèves, cela ne fonctionnait pas car je voulais parler longtemps des gens et films que j'aimais. Je n'arrivais pas à trouver le détonateur, le petit choc qui pouvait tout déclencher. Le temps passant, je constatai malheureusement que les chaînes de télévision publique capitulaient face à la nécessité de montrer le cinéma de patrimoine : il m'est apparu que c'était comme un devoir civique et une envie décuplée de parler de mes émotions les plus fortes à des personnes que je ne connaissais pas.
Vous dites que le film a mis du temps à prendre forme. À quel moment vous êtes vous dit qu'il fallait se lancer ?
B.T. : C'était au moment de La Princesse de Montpensier. Nous en avions parlé avec Studio Canal mais des liens jusque-là plutôt cordiaux se sont détériorés, pas tant avec l'équipe cinéma de Studio Canal qu'avec la nouvelle direction. J'ai attendu en vain des réponses. Je commençais à me décourager, mais je pensais néanmoins qu'un gros détenteur de droits de films de patrimoine pouvait être intéressé par ce relais de son catalogue auprès d'un large public, soit dans un film de cinéma soit sous forme de série, que ce soit dans les centres culturels, les écoles ou autres. Jérôme Soulais de Gaumont s'est dit que le rêve que je poursuivais devait être réalisé. Jérôme Seydoux de son côté a assisté à une présentation de Justin de Marseille de Maurice Tourneur dans le cadre de la SACD, et s'est dit qu'il fallait porter le projet. Ainsi Pathé et Gaumont se sont joints à l'entreprise.
Lorsque le projet était enfin amorcé, quel fut le premier geste créatif ?
B.T. : Ce fut d'abord l'écriture, ce qui est complexe car comme le dit Marcel Ophüls « Ecrire un scénario de documentaire est une escroquerie, car trop de paramètres sont inconnus avant le tournage si on est honnête dans sa préparation ».  En effet quand on lit le scénario que j'ai écrit au départ, on retrouve certes quelques éléments mais le film a beaucoup évolué : la disponibilité ou l’absence de disponibilité des films, l'importance finale de tel metteur de scène qui induisait un changement d'angle d'attaque, de ton, autant de paramètres qui ont forcément modifié l'approche initiale... Il y avait, comme dans une fiction, une construction qui s'imposait : comme les personnages imposent un fonctionnement à une fiction, le matériau que j'utilisais dictait sa structure au film. Dans L627 le parti pris de narration adopté, à savoir l'omniprésence du point de vue des policiers, a dicté l'impossibilité d'aller ailleurs : le film rejetait des plans. Le travail s’apparente finalement à celui d’une fiction : si on n'a pas tel acteur, telle lumière, on est obligé d'avancer quand même. Cela me rappelle La Vie et rien d'autre, quand je constatai avec horreur que la scène d'enterrement se ferait sous le soleil. Philippe Noiret me tranquillisait et il avait raison, car cela a apporté une vraie originalité : pourquoi un enterrement se ferait-il obligatoirement avec un ciel gris ? En somme, la structure a éliminé d'elle-même certains cinéastes et films d'abord envisagés, qui ne trouvaient pas leur place organique dans l'ensemble.
Pour ce qui est de la structure, ne pourrait-on parler d'une part autobiographique qui constituerait un fil rouge important, mais pas unique ?
B.T. : Cela a effectivement facilité des entrées et apportait une variété de films et d'auteurs considérable. Le côté historien de cinéma n'aurait pas fonctionné. Il me fallait parler comme cinéaste et spectateur : je pense à cette séance vécue en compagnie d'un autre spectateur qui mangeait des petits pois durant la projection. Je plains ceux qui n'ont pas vécu des expériences de ce type, que la programmation "dadaïste" d’Henri Langlois à la Cinémathèque suscitait : autre exemple, cette découverte d'un Sternberg en version… vietnamienne, qui est un moment vraiment cocasse ! Imaginez Robert Mitchum parlant vietnamien avec une voix très pointue : le fou rire qui nous a pris demeure un souvenir formidable. Il m'est devenu impossible de revoir sérieusement ce film à cause de cette séance mémorable. Il en va de même pour le nombre de fois où l’on a pleuré à la fin de Casque d'or de Jacques Becker : cela apparaît comme un moment-clé d'une vie de spectateur, tout comme les dernières images de Classe tous risques de Claude Sautet qui m'ont cloué sur mon fauteuil.
Il est très beau que vous soyez entré dans le cinéma français à 6 ans avec un Becker, Dernier atout.
B.T. : Comme je l'ai dit, j'aurais pu tomber plus mal. La plupart des films que j’ai aimés à 9, 10, 12, 15 ans sont des films que j'adore toujours. Les Trois lanciers du BengaleLe Réveil de la sorcière rouge, Les Aventures du capitaine Wyatt pour les USA. Pareil pour les films français comme Casque d'or : tous ces chocs liés à l'enfance ou à l'adolescence n'ont jamais cessé de faire leur chemin dans ma vie de spectateur.
Vous commencez votre documentaire de manière très forte avec Jacques Becker, qui semble un condensé de choix dramatiques, thématiques, stylistiques qui irrigueront votre travail de cinéaste.
B.T. : Je retrouve chez lui un culte de la "décence ordinaire", comme je l'explique dans le film, vision du monde qui va de pair avec la grande importance accordée à la justesse du rendu du travail des personnages de ses films. Chez moi aussi, les gens travaillent, mettent les mains dans le cambouis. Mes péripéties sont conditionnées comme chez lui par les conditions de vie et de travail, pas par des options scénaristiques. Commençant par Becker, je devais finir par Sautet, qui est l'héritier absolu de Becker. C’est un fait que nombre de commentateurs se sont obstinés longtemps à ne pas comprendre : il a fait les frais d'une vision cléricale et dogmatique de Sautet, dont on découvre année après année toute la fausseté et la bêtise.
Cette relation Becker/Sautet nous ramène aux choix chronologiques du documentaire.
B.T. : Becker correspond à mes débuts de spectateur. Quant à Claude, il signifie mes premiers pas dans la critique et les débuts d'une amitié très forte. De la même manière que Becker capture l'esprit d'une époque, notamment dans Rendez-vous de juillet ou Antoine et Antoinette, Sautet capture le parfum d'une époque voire en anticipe les grandes lignes de force : le poids croissant du chômage, la fermeture des petites entreprises, le management agressif dans le magistral Quelques jours avec moi. En somme je commence et finis le film par un cinéaste qui réussit à capter l'essence de son époque. Becker a reçu le même type de critiques hostiles que Claude Sautet. Tous deux sont encore d'ailleurs très sous-estimés à l'étranger. J'ai commencé par un cinéaste dont j'aurais rêvé d'être l'ami, et finis par un cinéaste qui a été un très grand ami, quelqu'un qui a totalement marqué ma vie.
Parallèlement à ces deux cinéastes qui mériteraient d'être reconnus à leur juste mesure, on est frappé par trois autres noms eux très reconnus : Carné, Renoir et Melville, cinéastes que vous évoquez avec admiration mais avec mesure.
B.T. : Je suis très admiratif mais je ne veux pas être dans l'éloge béat. Par exemple, concernant Melville, j'avais un passage plus long, coupé au montage, où je disais que dans Le Doulos un truc m'a toujours gêné, malgré ses immense qualités que je trouve même de plus en plus patentes. Pendant la conversation au téléphone de Belmondo qui appelle l'inspecteur de police, on ne sait pas ce qui se dit et le spectateur en déduit que le personnage est un mouchard. Ce n’est qu’après il nous révèle qu'il n'en était rien. C'est tout le contraire d'Hitchcock. Rivette, je m'en rappelle car j'étais attaché de presse du film, pensait exactement la même chose : il estimait que ce passage était particulièrement critiquable tout comme il estimait douteux de transformer des gangsters en héros de tragédie classique alors que ce sont en somme des personnages qui pourraient être apparentés aux pires exactions de l'occupation. Je peux, tout en remarquant ces défauts, mettre en lumière les qualités immenses de Léon Morin prêtre qui est sous-estimé, de L’Armée des ombres et bien sûr du Silence de la mer dont je parlerai plus longuement dans la série.
Pour Renoir vous en arrivez à montrer qu'une certaine lecture critique initiée par Truffaut , celle d'un naturel intuitif, d'une improvisation en totale liberté, est erronée.
B.T. : Ce que je critique, c'est la manière de reprendre sans distance ses propos, de les reprendre comme paroles d'évangile. Le problème est que ces erreurs initiales sont reconduites à l'infini comme des dogmes. Ces témoins ne sont pas des historiens de cinéma et par ailleurs, comme j'ai pu le constater Renoir était très convaincant, en arrivant même à croire lui-même à sa réécriture des événements. La Bête humaine par exemple est tourné en studio de même que les deux tiers de La Règle du jeu. Je n'en fais pas une arme contre Renoir, bien au contraire : tournant en studio, suivant des scénarios très écrits de manière très scrupuleuse, refusant toute improvisation, il réussit à nous faire génialement croire au naturel et à l'impression d'improvisation. Le fameux plan séquence du Crime de M. Langeest génial car il est coupé en deux plans sans que cela se voit vraiment. Michael Powell disait que le metteur en scène doit faire sortir un lapin du chapeau. Ses admirateurs croient le louer parfois en en faisant un improvisateur mais ils le diminuent. Il respectait le scénario de Spaak car lui-même savait écrire, diriger un comédien. Renoir avait raison par ailleurs d'écouter les conseils de collaborateurs contrairement à d'autres réalisateurs qui se sentaient tenus d'agir en « dictateurs ».
Le parallèle avec Carné est intéressant : il est un auteur qui était un roc, comme vous le dites dans le film mais avait besoin de collaborateurs notamment de bons scénaristes. On a joué Renoir contre Carné pour le décrédibiliser.
B.T. : On n'arrête pas hélas de jouer les gens les uns contre les autres. Contrairement à Renoir, Duvivier ou Grémillon, sa contribution au scénario était minime voire nulle. Ce n'était pas un écrivain, un « auteur » mais sa maîtrise et sa rigueur dans le découpage faisaient qu'il parvenait souvent à transcender les scénarios. Prévert me semble injuste avec lui et de manière générale les scénaristes n'ont qu'une vue limitée de leur collaboration avec le cinéaste. Certes Carné laissait à Prévert le soin de la distribution des rôles, point qu'il ne sentait absolument pas, mais de son côté Prévert ne comprend pas combien, en une dizaine de plans sur le palier du Jour se lève, Carné magnifie la séquence : avec peu de "couverture", cela témoigne d'une science du découpage extraordinaire. Le travail de Prévert, parfois trop littéral, est comme illuminé par Carné. Prévert s'est trompé je pense quand il reprochait aussi à Grémillon la musique religieuse de la fin de Remorques, ajout qu'il jugeait bigot alors que cela donne une portée tragique incomparable au film.
D'un point de vue structurel, Gabin est encadré dans le film par Renoir et Carné ce qui est magnifiquement amené. Alors qu'on croit le connaître par cœur, votre film donne l'impression d'en redécouvrir la grandeur.
B.T. : Gabin est au cœur du cinéma français et j'ai longtemps cherché l'équivalent féminin pour équilibrer. Danielle Darrieux a le même pourcentage de réussites en matière de qualité des films. Elle aussi a été géniale toute sa vie. Cependant l'importance du segment consacré à Gabin est aussi justifié à la fois par ses éléments biographiques forts (départ de la France en 1940, engagement dans la campagne d'Italie) et par sa position de force dans le cinéma d'avant-guerre, qui l'a amené à être à l'origine d'une bonne dizaine de grands films. Il achetait les droits des livres et s'est mouillé très tôt dans le processus créatif. Il a continué après guerre notamment sur La Traversée de Paris, à l'origine duquel il y avait une nouvelle dont les droits furent acquis par Aurenche et lui-même. Mais l'amoureuse d'Aurenche oublia malencontreusement le nom de Gabin devant un producteur, ce qui le mit en colère et différa la conception du le film durant trois ans ! En fait aucune actrice n'avait ce pouvoir. Gabin s'est conduit remarquablement avec Grémillon, Carné, Duvivier ou Renoir et je voulais casser ce cliché selon lequel la seconde partie de sa carrière serait mauvaise. Je pourrais citer bien sûr Le Plaisir de Max Ophüls où il est sublimissime, mais d'autres films sont souvent des titres que les spectateurs ne cherchent pas à connaître : La Nuit est mon royaumeDes Gens sans importance ou encore Maigret tend un piège et Le Président, où il est assez extraordinaire.
Il y a ce moment de votre documentaire où, preuve à l'appui, vous démontrez son « génie » de comédien par un montage de gestes ou de déplacements.
B.T. : Il amenait indéniablement quelque chose par son souci du geste juste, de l'intonation pensée à l'économie. Henri Decoin disait que sur le plateau il était le vrai metteur en scène et Gabin disait réciproquement de Decoin qu'il était un « metteur », ce qui dans sa bouche était un immense compliment. Il y avait chez Gabin un côté profondément français, une langue extraordinaire.
Cela me rappelle cette citation mémorable concernant Renoir « comme metteur un génie, comme homme une pute ».
B.T. : Il était attaché à certaines valeurs et du coup fut profondément blessé par l'attitude de Renoir en 1940. La lettre lue dans le film, qui montre ses possibles complaisances envers Vichy, fut une exception partagée par aucun grand cinéaste (parmi Clair, Grémillon, Carné, Duvivier... nul ne tiendra de tels propos) ou scénariste (Spaak, Prévert, Aurenche, Bost...). Gabin a été choqué et les retrouvailles sur French Cancan n'eurent rien de chaleureux contrairement à celles avec Duvivier sur Voici le le temps des assassins.
Cette sorte de déférence envers le pouvoir quel qu'il soit, au risque de l'incohérence, est particulièrement bien montrée dans le film sans pour autant déboucher sur un jeu de massacre.
B.T. : Le plus étonnant est que bien des témoins confirment qu'on n'arrivait même pas à lui en vouloir. Et c'est sûrement à porter à son crédit. J'ai essayé de montrer que les vérités sont complexes et voulu me refuser à toute ostracisation de telle ou telle figure. J'évoque toujours un être humain sans chercher à occulter ses zones d'ombre.
En matière de révélation de zones d'ombre, deux chapitres sont particulièrement précieux : celui consacré aux musiciens, et le module sur Maurice Jaubert qui laisse éclater toute la force de son œuvre.
B.T. : Jaubert est une manière pour moi d'évoquer Jean Vigo car leur accord fut d'une force incroyable. Jaubert me semble poser là les bases de ce que devrait être la musique de film : choix d'une petite formation, de timbres qui ne sont pas des instruments hollywoodiens (saxophone, percussions, accordéon...). Tout cela provient de Kurt Weill et non de Mahler, ce qui amène alors une modernité, une intelligence qui laisse penser que nous eûmes là une « nouvelle vague » musicale dans les années trente.
Cela amène vers l'hommage que vous rendez à Truffaut par Jaubert interposé, hommage qui prouve que les querelles de chapelle un temps mises en valeur sont transcendées par votre film.
B.T. : Je serai éternellement reconnaissant envers Truffaut d'avoir réédité — et personne ne l'a fait en dehors de lui — ce disque de musiques de Jaubert. Musique de L'Atalante bien sûr mais aussi ces œuvres symphoniques graves, très belles, très inspirées qu'il utilisera dans La Chambre verte. Dès le début du film, je le cite d'ailleurs qui disait des choses passionnantes sur Becker. Je me sens libre d'admirer tout autant des propos, positions, travaux de Truffaut, Chabrol ou Godard que ceux de Becker ou Claude Autant-Lara. Je sais apprécier ce qu'ont amené les uns et les autres.
La citation liminaire de Godard sur votre commune identité d'enfants de la Libération et de la Cinémathèque à ce propos est très belle. Elle rompt à sa manière certaines doxas qui ont la vie dure.
B.T. : Cette doxa persiste mais je la crois très « provinciale » : tout cela n'existe plus ailleurs que dans certains cercles étroits. Tant pis si certains s'accrochent à de tels clichés : René Clément, cinéaste de la Qualité française ?! Alors qu'il a fait La Bataille du rail tandis que la guerre n'était pas achevée, en son direct, avec des acteurs non-professionnels ! Les Maudits, de la "qualité française" ? Quelques titres tels Barrage contre le Pacifiqued'accord, mais pas ces films-là ou Monsieur Ripois et Jeux interdits qui demeurent très beaux et étonnants.
(...)

Retrouvez la suite de cet entretien sur le site pédagogique du film.
Propos recueillis par Jean-Jacques Manzanera, professeur de cinéma
http://www.zerodeconduite.net/blog/19274-voyage-b-travers-le-cinb-ma-franb-ais-entretien-avec-bertrand-tavernier.html#.V_tOu_mLRpi

vendredi 23 septembre 2016

BOURVIL - 23 septembre 1970


Bourvil nous quittait il y a 46 ans, le 23 septembre 1970. Sous ses airs de gentil nigaud, le comédien-chanteur a su, par son talent, étoffer son jeu d'acteur et sa palette d'émotions, donnant à ses rôles le goût du génie. Retour en images sur la carrière d'un artiste qui savait nous faire passer du rire aux larmes...
La tactique du gendarme (Bourvil) par dedecafdu62
Bourvil L'eau ferrugineuse - sketche par lemataf
Fernandel évoque Bourvil par glst81
BOURVIL ET FERNANDEL par Jimy325

Source : Pourquoipaspoitiers de mon ami LUDO


vendredi 2 septembre 2016

Michel Blanc Interview - partie 3


Celui qui a été "bronzé" et a croisé Pialat, Sautet, Blier est aujourd'hui à l'affiche d'Un petit boulot. Ce qui valait bien une longue rencontre.
Pourquoi avoir laissé passer dix ans entre vos deux réalisations, Marche à l'ombre et Grosse fatigue?  
J'ai mis longtemps à me libérer du blocage du type qui, après un succès, ne veut pas refaire le même film, tout en doutant d'être capable d'écrire autre chose. Et puis le producteur Patrice Ledoux a eu l'idée de nous réunir, Bertrand [Blier] et moi, pour que je réalise un film que Bertrand écrirait. J'étais hyper flatté. Mais Bertrand ne sait pas à quel point il est inhibant, à force d'avoir une idée dingue toutes les deux secondes. Il est impossible à suivre et on finit par ne plus parler du tout! J'ai donc jeté l'éponge.  
Mais j'aimais l'idée de faire un film sur le milieu du spectacle. J'avais d'ailleurs développé des projets dans ce sens avec Jacques Audiardque j'ai fait souffrir tellement je ne savais pas où je voulais aller. Et là, avec ce parti pris de faire jouer aux gens leur propre rôle, j'avais trouvé le moyen de parler, avec du recul, de la notoriété et de la folie des rapports entre les vedettes et le public. J'ai d'ailleurs été extrêmement touché de recevoir le prix du scénario à Cannes.  

Cinq ans après, j'ai réalisé Mauvaise passe, qui a été un échec. Et, comme après une chute de cheval, j'ai voulu me remettre tout de suite en selle avec Embrassez qui vous voudrez. 

L'inhibition qui m'envahit après un succès s'envole dans ces moments-là.  
On vous a ainsi notamment retrouvé dans Aladin au côté de Kev Adams. Qu'est-ce qui vous avait attiré dans ce projet?  
Son réalisateur Arthur Benzaquen jouait dans Les souvenirs, que j'ai adoré tourner. Il m'a fait passer son scénario à ce moment-là. Ce n'était, certes, pas mon univers, mais je n'avais jamais joué de rôle de composition. J'ai toujours pensé que ce n'était pas mon truc, car je suis plus un verbal qu'un physique. J'ai donc voulu relever ce pari.  
On vous retrouve acteur dans Un petit boulot, dont vous avez aussi écrit le scénario, d'après le roman d'Iain Levison. Vous n'avez jamais pensé le mettre en scène vous-même?  

On me l'a proposé, mais cela aurait été une erreur. Car j'aurais sans doute abîmé le fragile équilibre du film entre un fond social très fort - et je ne suis pas Ken Loach! - et la comédie, vers laquelle il aurait alors spontanément basculé. Pascal [Chaumeil], lui, a brillamment su le conserver. Mais l'envie de réaliser est revenue. Je suis en train d'écrire quelque chose...  

mercredi 31 août 2016

MICHEL BLANC Interview - partie 1


Plus de quarante ans de carrière. Ce qui n'est pas rien. Il fait partie des rares acteurs-scénaristes-réalisateurs à naviguer dans tous les genres. Ce qui n'est pas rien non plus. Celui qui a été "bronzé" et a croisé Pialat, Sautet, Blier et Kev Adams est aujourd'hui à l'affiche d'Un petit boulot. Ce qui valait bien une longue rencontre. 
Source interview - lexpress.fr/
Vous souvenez-vous du premier jour où vous avez joué devant un public?  
Comme si c'était hier! J'étais en troisième et notre prof de français nous faisait jouer les pièces qu'on étudiait. On a commencé avec Les précieuses ridicules. Il a demandé qui voulait participer. Malgré ma timidité maladive, j'ai senti mon bras se lever... et il m'a fait monter sur l'estrade. Face aux rires que je provoquais chez mes copains, j'ai éprouvé cette sensation très forte d'être à l'aise, pour la première fois de ma vie. Faire ce métier est alors devenu une évidence.  



Comment est-ce devenu concret?  
Grâce à la rencontre, au lycée, avec Gérard Jugnot qui m'a présenté àThierry Lhermitte et Christian Clavier. Tous deux étaient en train de répéter Zoo Story, d'Edward Albee, pour la MJC de Neuilly. Gérard leur a proposé qu'on joue des sketches de Romain Bouteille en première partie. Et on s'est donc retrouvés à passer une audition devant eux dans la chambre de Thierry! L'histoire de la bande du Splendid a commencé ce jour-là...  

Quelles étaient vos relations avec vos concurrents de l'époque comme le Café de la Gare?  
Très bonnes, puisque l'une de ses membres, Sotha, nous avait prêté de l'argent pour qu'on construise notre propre théâtre.  
Coluche faisait-il partie des gens que vous fréquentiez?  
Oui, mais je le fréquentais moins que mes camarades, car j'étais plus réservé sur le personnage qui pouvait, alors, être cruel. Ayant été la cible de ses moqueries, je le lui avais d'ailleurs fait comprendre. Mais on s'était ensuite rapprochés après qu'il a profondément changé.  

En mars 1986, il était venu avec Josiane [Balasko] à mon anniversaire et m'avait dit en partant: "Si tu fais à manger, invite-moi, je viendrai..." Hélas, il est mort trois mois plus tard. Mais dans les années 70, il n'y avait aucun esprit de concurrence entre nous et les autres bandes. C'est d'ailleurs en me voyant sur scène que Patrick Dewaere avait suggéré mon nom à Claude Miller pour La meilleure façon de marcher, mon premier vrai rôle au cinéma   

Comment avez-vous vécu ce baptême du feu?  
Avec une trouille énorme. Tout le contraire de ce que j'ai pu vivre avec Les bronzés et ce personnage de Jean-Claude Dusse que j'avais créé sur scène et dont je savais qu'il faisait rire. Ce rôle m'a permis de trouver mon emploi comique que j'ai longtemps cherché. Sur scène, Gérard [Jugnot] faisait bien plus rire que moi. Quand je le remplaçais dans Le père Noël est une ordure, j'enchaînais bide sur bide! Il m'a fallu comprendre que ce que j'écrivais faisait plus marrer que mon jeu. Jean-Claude Dusse m'a permis de trouver mon rire.  
http://www.lexpress.fr/culture/cinema/michel-blanc-un-petit-boulot-a-l-equilibre-entre-fond-social-fort-et-comedie_1819627.html

lundi 29 août 2016

MICHEL BLANC Interview - UN PETIT BOULOT


Présenté en avant-première au Festival du film francophone d'Angoulême, "Un petit boulot" est le dernier film du réalisateur Pascal Chaumeil, disparu en 2015. A l'affiche de cette comédie noire et grinçante, Romain Duris et Michel Blanc. Ce dernier signe également le scénario du film. A voir en salles le 31 août. «Je savais qu’il n’était pas bien, et il a dû quelquefois se reposer pendant le tournage, mais on m’avait dit qu’il avait contracté une sorte d’hépatite en Afrique… Je n’ai pas imaginé une seule seconde la gravité de son état; c’est pour ça que l’ambiance sur le tournage a toujours été relativement légère.» «Je n’ai jamais écrit de rôle pour moi et j’ai rarement imaginé un personnage aussi… déterminé. Il est quand même un peu dur, un peu tordu. Je craignais que les gens qui me connaissent ne me trouvent pas crédible. Je veux bien jouer un type tordu, mais il faut que le public arrive à croire que je suis dangereux.» Si je n’avais que des dialogues à écrire, ma vie serait un divertissement permanent. C’est ce que j’aime le plus faire. Je n’ai jamais écrit de roman. Je suis un écrivailleur, un écriveur, je suis avant tout un amoureux de la langue parlée.» 

http://www.illustre.ch/magazine/michel-blanc-jetais-fait-pour-etre-enfant

mercredi 27 juillet 2016

GERARD LANVIN interview 2005

Le cinéma français ne manque pas de Gérard. Depardieu, Philipe, Jugnot, Darmon... Lanvin, c'est le beau Gérard. Beau à l'extérieur, comme un fauve, tout en souplesse des muscles sans hormones, celui de l'homme d'action des «Spécialistes», capable d'endurer les coups, même ceux du sort, quand il faut marcher à l'ombre de Michel Blanc ou tirer un boulet comme Benoît Poelvoorde.
Et beau à l'intérieur, comme ses yeux tendres, ce sourire chaleureux et ses rôles de «Une semaine de vacances» au «Fils préféré» invitent à le penser.
Gérard Lanvin est un homme rare, un acteur rare, un film par an, car s'il est une carrière qu'il entend absolument réussir, c'est celle de papa. Et dans son long métrage, il est un père divorcé, réduit à voir ses enfants un week-end sur deux.
«Les Enfants», est-ce une chronique, un film d'amour, une étude sociologique?
C'est une étude des comportements d'aujourd'hui. Il ne s'agit pas vraiment de ma génération, j'ai 55 ans, mais bien celle de Karin (Viard). Et personnellement, je ne comprends pas trop. On fait des enfants et quand ils sont là, on se barre. C'est mal assurer le service après-vente! Je crois que vouloir fonder une famille, avoir des enfants donc, c'est vouloir grandir, prendre des responsabilités différentes, devenir quelqu'un d'autre.
Que représente pour vous le mot «papa»?
Mon papa. C'était une île où il ne pouvait rien m'arriver. Et je n'oublierai jamais quand mon petit Léo m'a dit «papa» pour la première fois. En fait, j'ai deux enfants dont Emmanuel, mon fils adoptif. Il a 30 ans aujourd'hui et je le connais depuis 25 ans. Mais, on n'élève pas un enfant de la même manière quand ce n'est pas le sien. On fait très attention, on est très vigilant, on en fait même davantage pour plaire à la mère et plaire à l'enfant. Et puis, il y a Léo, et le jour où il m'a appelé papa, c'est le jour où j'ai appris à grandir.
Dans «Les Enfants», vous incarnez un père divorcé et malheureux car privé de ses enfants. Que feriez-vous pour ne pas en arriver là?
Tout. Tous les jours. Même s'ils ont aujourd'hui 30 et 17 ans, mes enfants ne me pardonneraient jamais de divorcer. Je trouve cela normal. J'étais pareil. Moi, j'ai sacralisé mes parents. Ils étaient des êtres à part et je suis resté là-dessus. Comme beaucoup de gens de mon âge, je suis marié depuis plus de 25 ans, ce n'est pas un exploit, c'est une décision.
J'en connais d'autres qui ne se sont jamais mariés, qui n'ont pas eu d'enfant, ils sont comme inaboutis. Car ce sont les femmes qui vous poussent à avoir des enfants, un homme ne le demande jamais. Ça fout le trac, mais cela vous force à prendre vos responsabilités, c'est cela qui vous fait devenir un homme. J'essaie de partager ces responsabilités avec la maman de mes enfants. Et surtout de ne pas fuir à la moindre anicroche. Sinon, j'aurais, comme dans le film, ce sentiment d'échec, de culpabilité. Voir ses enfants une fois tous les quinze jours, c'est accepter de ne pas les connaître, de ne pas les éduquer. L'éducation, ce n'est pas être sympa, les racines sont amères mais les fruits sont doux, ça vaut le coup. Dans le film, Karin (Viard) est plus forte que moi car elle a droit à ses enfants tous les jours, elle a un rapport normal, elle peut dire «Fais tes devoirs! Arrête la télé!». Moi, je n'ai pas de rôle, si ce n'est aller les chercher le samedi à midi, pour les emmener au ciné. C'est minable et cet homme le sent. C'est cela qui m'intéressait: fantasmer sur un mariage raté. Cela peut arriver à n'importe qui. Et je ne suis pas à l'abri, même au bout de 28 ans. Mais j'ai réussi mon parcours de papa car j'ai des fils qui m'aiment et moi je les aime. Si vous en avez, vous le savez, les enfants, c'est la plus grande responsabilité qu'on a dans la vie. Il n'y a pas photo. Le cinéma, c'est pipi de chat à côté. Mais ce film, c'est bien, m'a permis d'exorciser le mauvais côté.
Réussir sa vie de famille représente beaucoup de sacrifices professionnels?
Oui. Surtout au moment de la quarantaine, quand on a encore le problème de l'avenir. Maintenant, mon avenir est derrière moi, je peux pleinement vivre le présent. C'est ça qui est bien avec l'âge. C'est d'ailleurs mon problème avec les enfants. Je leur dis «tranquille», mais ils sont hyper pressés car ils ont peur de l'avenir. «Est-ce que j'aurai le temps de connaître cela? D'aller là-bas? Est-ce qu'ils vont croire en moi?» Ce qui est bien avec l'âge, c'est qu'à un moment, on est en phase. Oui, j'ai fait des sacrifices professionnels, mais finalement, c'est rien, car j'ai réussi ma vie privée. J'ai la chance de faire un film par an et cela suffit pour mon ego. Je suis beaucoup plus fier de mon parcours de papa que de mon parcours d'acteur.
D'où vient cette conscience de vouloir réussir absolument votre parcours de papa?
L'exemple de mes parents. Je pense qu'on reproduit le schéma qu'on a connu à la maison. On a eu un père alcoolique, on devient alcoolique. Moi, j'ai eu un bon exemple. Et j'ai essayé de l'améliorer un peu. Et j'espère que mes enfants l'amélioreront pour leurs enfants. J'ai considéré mon père car il était présent. Quand j'avais un problème, c'était mon rocher et j'ai voulu donner cela à mes fils.
Incarner ce père qui se sent vide, cela représente quelque chose de nouveau pour vous?
C'est nouveau car je n'ai pas joué. Et ce n'est pas nouveau, car cela rejoint d'autres rôles comme celui du «Fils préféré», des types à la recherche de ce qu'ils ont perdu et d'éléments pour comprendre. Moi, j'ai trouvé mon équilibre dans ma vie affective mais je me suis battu.
J'ai épousé une femme, il y a 25 ans, je n'ai pas envie de me retrouver avec une autre. C'est absurde. Je trouve cela émouvant de se dire: j'ai rencontré une femme, il y a 25 ans, on s'aime toujours aujourd'hui. Mais quand je vois un petit cul passer, je me dis aussi que je lui ferais bien 10 enfants... (rires).
Et la tentation doit être d'autant plus forte quand on s'appelle Gérard Lanvin?
Moi, je ne vis pas ma célébrité. Il n'y a pas d'embrouille là-dessus.
On dit que je suis un séducteur, je ne suis pas au courant. Je vis à la campagne au milieu des vaches. Je ne suis pas pipeule, je ne suis pas attiré par cela. Au début, on voyait Manu dans «Voici», dans «Gala». Je lui ai dit: «Manu, on peut réussir sa vie sans être obligé de vendre son cul.» Il est musicien et il vivait avec des gens qui l'encourageaient à le faire. Il ne l'a plus jamais fait. Il m'a étonné dans ses comportements, dans ses douleurs qu'il encaissait tout seul. Car tous les métiers artistiques sont douloureux. On cherche à être apprécié mais on ne peut pas l'être tout le temps. Il faut l'admettre.
Comment voyez-vous la jeune génération?
Elle est coquette, cette génération des 17-18 ans. C'est une génération qui s'isole, qui ne parle plus, ou plutôt c'est une génération qui parle avec les doigts. Mais elle est fragile, elle est dans le doute. Y a plus d'histoires d'amour, c'est le cul. Il doit rester des sentimentaux, mais c'est une minorité, il me semble. D'où l'importance d'être à la maison, pour parler, pour expliquer. Et les acteurs qui passent tout leur temps sur les plateaux de cinéma, on voit le résultat avec leurs enfants...
Comment réagissez-vous au fait que vous recevez davantage d'éloges pour les films qui montrent votre face fragile plutôt que votre face virile?
C'est la même chose pour Daniel Auteuil ou Gérard Depardieu. On a tous une carapace, mais c'est ce qu'on a à l'intérieur qui compte. Tout le monde a sa fragilité, je ne suis pas opposé à la montrer, ce sont les personnages les plus intéressants. Jouer un type sûr de lui, cela peut être amusant mais ce n'est pas le plus agréable si on veut aller dans l'émotion. Les gens sensibles ne sont pas des gens sensés. Je suis sensible et je vais vers l'inverse de ce que les gens croient que je suis. Le public l'accepte, tout va bien. Je suis plus entamé qu'on peut le penser car j'ai souffert avec ce métier. Mais je peux faire autre chose, parce qu'avant, j'ai fait autre chose. Au cinéma, j'ai souffert du manque de gratitude. Vous faites quelque chose pour quelqu'un, deux mois plus tard, il ne s'en souvient plus. Le balai neuf balaie toujours mieux dans ce métier. Comme tous les acteurs, on est fragile, car on vit sur la demande des autres. On aimerait qu'ils nous aiment. On essaie de se montrer à la hauteur d'une affection possible, mais ce n'est pas le cas. J'ai fait 8 films avec Fechner et d'un coup, il m'a boycotté sans que je ne sache pourquoi. Donc, on souffre et on peut jouer des gens qui souffrent. Moi-même, je suis ému par la souffrance d'un homme à l'écran. Et je n'ai pas honte à le jouer.
La honte pour vous, c'est la presse pipeule?
C'est une attitude. Vous n'êtes pas dans les boîtes de nuit, dans «Voici», dans «Match» - Ah, la fameuse photo avec le gosse dans les bras -, on vous oublie. J'ai entendu Michael Youn répondre à un animateur télé: «Je suis une pute. Les acteurs sont des putes.» Désolé, je ne suis pas une pute. S'il faut embrasser un type sur la bouche à la télé pour être acteur, j'arrête tout de suite. Parce que je les regarde les émissions «pipeule», c'est pour cela que je ne les fais pas (rires). Moi, je veux bien aller dans les villes de province présenter le film dans les cinémas. Je fais 10000 bornes pour chaque film, mais aller chez Ardisson pour qu'il me demande: «A quel âge t'as eu ta première pipe?» Je lui casse une bouteille sur la tête à un type qui me parle comme ça. Si j'y vais et qu'il me parle comme cela, je lui mets mon poing. C'est pour cela que je n'y vais pas. Je ne suis pas un comique de fin de repas. Claude Berri, le producteur, ne comprend pas cela, c'est dommage pour lui.
Vous avez tourné «Les Parrains», qui est aussi le dernier film de Jacques Villeret. Quel souvenir gardez-vous de lui?
Jacques est mort de sa belle mort. Il était alcoolique - ce n'est un secret pour personne - et il en est mort. J'ai vu cette émission où il faisait la promo de «Iznogoud», avec Michael Youn. Jacques Villeret, c'était un acteur populaire français, magique, puissant, phénoménal. C'était un comique sensible avec de la faiblesse, de la déprime. Quand Michael Youn est parti embrasser l'autre sur la bouche, j'ai vu l'oeil de Villeret, et j'ai lu «Je n'ai plus rien à faire ici. Je n'ai plus rien à vendre». Je le connaissais depuis longtemps Jacques, on a souvent travaillé ensemble. On a été heureux pendant ce tournage, mais je le voyais épuisé aussi. Jacques Villeret travaillait tous les jours, Jacques Villeret n'avait pas un jour de repos. Et quand on voit cela, on se dit, mais faites attention à lui. Il n'y avait personne pour lui dire: ce film-là n'est pas utile, repose- toi plutôt. C'était un homme au bout du rouleau. Sa mort ne m'a pas surpris du tout. Il est mort usé.
Quels sont vos projets?
C'est marrant, les gens pensent que j'ai du boulot. Il y a des mecs qui ont trois, quatre contrats d'avance, moi jamais. Quand j'ai terminé un film, c'est la merde. Pas financièrement, je suis très bien payé. Le problème n'est pas là, mais je ne sais pas ce que je vais faire après, et cela a toujours été comme cela. Mais j'ai l'habitude maintenant et le doute est ma ligne de flottaison. De toute façon, le succès c'est rien, l'échec c'est rien, la vie c'est grave et le cinéma, c'est juste une plaisanterie.
© La Libre Belgique 2005
http://www.lalibre.be/culture/cinema/gerard-le-gout-du-papa-51b8895ee4b0de6db9abe650
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